Jacques Dutronc, affaire non classée

Ray Bans_5 C’était dans une autre vie, sur un autre blog. J’avais raconté ma rencontre éclair avec Dutronc. Tremblant de stress, j’avais tenté en deux minutes chrono – et en vain – de décrocher une interview de l’animal. Pourquoi rediffuser ce billet ? Parce qu’à l’aube de sa nouvelle tournée, je n’ai toujours pas baissé les bras. Et je rêve de faire mentir le gentleman smoker, qui a pour habitude de dire : « Les cigares, j’en parle pas. Je les fume ». Allez, pour la route, je vous raconte à nouveau ce 23 janvier 2008…

« 13 h pile, ce midi. J’arrive à la Villa Corse (celle du XVIe arrondissement) pour un déjeuner d’affaires. Dix mètres avant l’entrée, je jette un regard mécanique à la terrasse en bois, ouverte et chauffée et… J’en reste coi. De profil, une silhouette se dessine et je m’offre dix secondes de tachycardie : une mèche raide qui dégringole sur le front, des Ray Ban, une bouche pinçant un épais cigare (Cohiba), un je ne sais quoi de moqueur dans l’allure… C’est Dutronc. Intemporel. Attablé devant un seau à champagne, une flûte face à lui. J’ai les mains moites. Ne rigolez pas : depuis que la mort de Philippe Noiret m’a rendu inconsolable, c’est le seul artiste avec lequel je rêve d’échanger sur le cigare, un verre de rosé à la main, en tricotant des phrases pas forcément intelligentes. Dois-je me présenter et demander une interview ? Ne rien faire car c’est perdu d’avance ? Le temps de trancher, j’étais déjà à l’intérieur du restaurant, mon ticket de vestiaire à la main. Comme un lâche. Mais la partie n’était pas finie…

Autant vous dire que mes oeufs mollets à la figatelle, mon stufatu de veau de lait Corse de la ferme Abatucci – d’excellente tenue, dorloté par les rayons du soleil jusque dans sa chair – avaient le goût de la défaite. Ma conversation ? Distraite. Un café, l’addition, le vestiaire. Je prends congé, me retrouve sur la terrasse… D’où Dutronc n’a pas bougé. Il fait la conversation à trois amis et une bouteille de rouge Corse. Alors je me lance. Carte de visite en main, je m’approche : « Bonjour, excusez-moi… euh… de vous déranger… Je… Je suis journaliste, j’ai aussi deux-trois projets sur le cigare et… J’ai d’ailleurs déjà essayé d’entrer en contact avec vous…Enfin… Si on pouvait se rencontrer, ce serait formidable, en fait… J’ai un blog, aussi »
Dutronc esquisse son légendaire sourire – ironique mais bienveillant.
- »Ah, l’Amateur de Cigare… C’est une vieille histoire. Vous me courrez après depuis longtemps, vous ! »
- »Justement, je suis tenace (sourire crispé). Ce serait l’occasion d’échanger… »
- »Faites plutôt des trucs sur les lieux où on peut fumer tranquille… Y’a pas moyen de se trouver un endroit où déguster un cigare entre vrais amateurs… »
- »C’est une idée. Vous savez, le magazine en parle déjà un peu… (Je louche sur l’énorme module à bague noire qu’il serre entre ses doigts. Ce n’est plus le Cohiba de tout à l’heure) Ah, je vois que vous vous laissez tenter par le Septimo, le nouveau cigare venu du Costa Rica… ? »
- »Exact. Une entorse à mes habitudes cubaines… Mais chut ! »
- »On pourrait peut-être discuter de tout cela un jour prochain ? » (quitte à être lourd…)
Il prend ma carte, la considère et la range dans la poche de sa veste, cigare coincé entre les dents. Toujours ce quart de sourire unique.
- »Faut voir, faut voir… Merci pour la carte en tous cas. »
Bottage en touche plus que pro : gentleman.
Je suis parti m’engouffrer dans le métro en calculant les chances qu’il me rappelle. Une sur un million ?
A votre avis ? »

(23 janvier 2008)

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6 commentaires

  1. Nicolas Juban dit :

    je me souviens avoir déjà lu ta rencontre sur ton précédent blog… franchement, j’en aurais pas mené large… quand je pense que ma mère ne le supporte pas… tiens, si on demandait à ma mère de lui demander un entretien, comme elle s’en fout, ça passera peut-être?

  2. @ Nicolas : Très bon ! Et pas inconcevable, en plus !

  3. Matthieu Frachon dit :

    Beau récit Guillaume…As tu essayé de le faire boire ? Bon, ok, ça demande un vrai budget pour l’ADC, mais c’est une idée…(je sais méthodes de voyou, que veux tu, je suis un journaliste d’investigation non repenti)…En tous cas, accroche toi !

  4. Sympa en tout cas, comme il habite dans le quartier … tu l’y retrouveras à la Villa Corse (j’ai mangé le même plat hier!!! une tuerie)

  5. Il aura remisé la carte dans son bureau, au mieux. L’aura jetée dans la cheminée, au pire. N’aura pas donné suite. Et la carte de se poser l’existentielle question : mais donc, à quoi sers-je ?

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