Après une longue abstinence (sept ans, le temps de revenir au roman : Apnée, Alice dans les livres), Jean-Marie Gourio a repris du service pour rassembler une nouvelle moisson de brèves de comptoir, ces petits riens qui résument tout, sentences et réparties anonymes saupoudrées sur le zinc au dessus d’un demi ou d’un crème. Le deuxième opus de ses Nouvelles brèves de comptoir vient de sortir chez Robert Laffont. Amuse-gueules : « Visiter le Louvre, t’as le temps de rien voir tellement y’a de tableaux, c’est une arnaque ». « Quand je lis l’horoscope, je triche sur mon signe, de toute façon, personne vérifie ». « Les handicapés ils veulent faire du sport, ils veulent travailler… Ils veulent faire tout ce que nous on fait pas »… Et ainsi de suite.
Entre les rouflaquettes de Jean-Marie Gourio, on flaire un concentré de regards, d’haleines, de mains serrant des chopines ou des tasses fumantes et l’écho étouffé de discussions jusqu’aux lueurs de l’aube. En sa présence, je me suis peut-être laissé abuser par les petits verres de blanc, mais je me suis senti à mille lieues des postures amidonnées de chez Costes ou de l’ennui branché des derniers restos néo-bio à graines germées pour appétits mal lunés… Allez savoir.
L’interview a été embouteillée en deux fois : d’abord au comptoir de La Tartine, dans le quartier Saint-Paul (Paris) sous une pluie de Mènetou-Salon (« Le vin préféré de Jean Carmet », dixit notre interlocuteur) puis quelques jours plus tard par téléphone, depuis son antre de Haute-Savoie, quelque part entre le lac d’Annecy et la montagne. Le tutoiement n’était pas obligatoire, mais « A la tienne ! » sonnant mieux que « A la votre ! »… il s’est imposé.
Une « chasse » à la brève, ça se prépare comment ?
Je ne me dis jamais : « Je vais chercher des brèves », mais « Je descends au bistrot ». Je me fais discret – sans me cacher non plus. La place stratégique, c’est le bout du comptoir, avec un journal. En fonction de l’heure, je commande un café ou un demi. J’ai mon stylo et mon calepin dans la poche. Quand je capte un bon mot, je le note aussitôt, tout chaud. Une brève se cueille immédiatement. Je fais comme les peintres : je laisse entrer la lumière, je ne la précède pas. On m’a souvent reproché de n’avoir rien inventé… C’est pas faux mais je pense malgré tout que l’inventeur de Lascaux, c’est pas le mec qui a peint Lascaux. C’est le type qui a découvert la grotte.
Où sont les meilleurs « nids à brèves » ?
Là où ça percute le plus, c’est dans les quartiers où ça bosse. La vie active, le labeur donne de belles réparties. Les jours de marché, c’est pas mal, ça brasse des groupes différents. Cela devient plus calme dans les bars fréquentés par des petits vieux. La brève s’y fait plus tendre.
Quelles sont les qualités requises pour bien entendre une brève ?
Il faut maintenir un état de vigilance détachée. C’est comme la dame au chapeau qui monte dans le bus. Tu la vois débarquer, t’as remarqué qu’elle porte ce chapeau avec une petite plume. Pendant le trajet, tu la garde dans ton champ de vision, sans la fixer… Il faut que tu puisse laisser défiler tes propres pensées. Mais si la dame a disparu et que tu ne l’as pas vu descendre, c’est foutu, t’as loupé le truc.
Les gens vont de moins en moins au café mais « échangent » de plus en plus via les réseaux sociaux que sont Facebook ou Twitter. Les petites phrases de statut qu’on y inscrit, pour indiquer aux autres son humeur du jour, c’est potentiellement de la brève ?
Non. Tu sais pourquoi ? Déjà, parce que la brève, c’est oral, ça se dit à la volée. Ensuite, on ne s’écoute pas prononcer une brève. Jamais. Dans 99% des cas, le mec qui sort une brève s’en rend compte après l’avoir balancée. C’est souvent son entourage qui le lui signale, d’ailleurs.
Tu ne fumes pas le cigare, mais quelle image en as-tu ?
Je l’ai découvert par l’écriture, à travers tout un monde élégant avec des journalistes, des éditeurs… J’ai eu des repas d’affaires avec des éditeurs qui fumaient le cigare. Pour moi, le plus beau fumeur de cigare, c’était Roland Topor (photo). C’était un privilège de l’accompagner en buvant un digestif. On discutait et on rigolait. Un luxe magnifique. C’est ça qui me reste, un sentiment d’installation dans une relation tranquille. C’est quelqu’un qui se sent bien avec toi et puis tout d’un coup il sort un cigare, tranquille, tu vois, et là tu comprends qu’on va passer un bon moment, qu’on est pas pressés. C’est vachement agréable. Quand les cigares arrivent, on a pas envie de se quitter.
Tu as travaillé pour Hara Kiri et Charlie Hebdo, des revues où le cigare, c’est souvent l’accessoire du méchant, du patron…
Ah, non ! Moi j’ai toujours vu ça comme l’accessoire du jouisseur, pas du patron. C’est le truc des
intellos bons vivants. J’ai toujours vu de grands intellectuels avec des cigares, jamais des patrons. Sauf, comme tu le dis, dans les dessins, les caricatures.
Le fumeur de cigare est-il potentiellement un bon « animal à brèves », à bons mots ?
(il réfléchit)… Non, je ne crois pas parce que l’amateur de cigare est très installé. Sa fumée est propice à une conversation longue et construite. Quand Topor se mettait à parler d’un scénario de film, le cigare à la main, il prenait tout son temps. Tandis que la brève, ça part dans tous les sens, c’est le bordel. Le principe de la brève de comptoir, c’est le passage du coq à l’âne, les discussions rebondissent les unes sur les autres, ça s’engueule. C’est le feu d’artifice.
Comment le non-fumeur que tu es juge-t-il l’interdiction totale de fumer dans les cafés ?
C’est pas marrant. Le bistrot c’est fait pour boire des coups, discuter et fumer, quand même. On a fait un contre-sens. On a enlevé une liberté. D’office tu te dis merde, c’est con. On discute tranquille, on boit un coup, on fume un truc, bon… Cela a modifié quelques habitudes : les gens discutent, ça fuse dans tous les sens, et paf, t’en as un qui sort pour fumer. Il revient, l’autre est parti… Ça casse la déconnade de comptoir ! L’autre jour, je me suis retrouvé à payer un coup à un mec, il s’en va dehors, je suis resté tout seul avec le verre que je lui avais offert… On s’est perdus, on n’était plus dans la même bulle.
Comment les habitués des cafés ont réagi à cette mesure radicale ?
J’ai trouvé les gens vachement disciplinés. Du jour au lendemain, tout le monde a accepté de jouer le jeu. Je crois qu’ils n’avaient pas envie que le patron ou la patronne aient des emmerdes. J’ai trouvé ça très mignon. Au fond, même si c’est une contrainte philosophique, peut-être que les gens avaient envie de moins cloper ?
L’interdiction de fumer au bistrot a-t-elle inspiré ou modifié ta collecte de brèves ?
Deux ou trois conneries ont été dites, mais non. Par contre, il y a un truc drôle, c’est que tout le monde se retrouve sur le trottoir. Dans les quartiers où t’as plein de bistrots, t’as l’impression à certaines heures que c’est plein de putes ! C’est plein de nanas dehors, appuyées au mur qui parlent avec les mecs… Cela donne un nouvel aspect à la rue, la nuit. Tu vois, les putes on les a virées de Paris et c’est nous qui nous retrouvons à faire le trottoir, à fumer dehors… C’est une situation amusante.
Dans son texte La Nuit est jeune, mis en musique par François Hadji-Lazaro, Topor disait : « Les bars ne sont plus comme avant, ils ont rien de bon et c’est trop cher »… Cela t’inspire quoi, ce paradoxe entre convivialité et rentabilité ?
Le café est passé à 1,50 €, voire 2 € ! Avant, ça faisait partie du rituel du matin, tu buvais ton café en lisant le journal et en fumant ta clope. C’est un moment vachement doux du début de journée qui se perd, à cause de l’interdiction de cloper et des prix qui flambent. Sinon, est-ce que c’est moins bon, ce qu’on boit ? Je ne sais pas trop. C’est vrai que dans les bars à vin, le verre de Brouilly est facilement à 5 ou 6 euros, c’est un peu dingue. Si tu veux boire du bon, faut y mettre le prix.
C’est bientôt la période du Beaujolais nouveau, d’ailleurs…
Le Beaujolais nouveau, c’était une fête populaire vraiment marrante. Le petit tonneau aux Halles, c’était sympa. Mais c’est devenu n’importe quoi. Déjà, il est pas bon. Et il coûte une fortune ! C’est une opération commerciale énorme à trois euros le verre. C’est raté.
Que penses-tu des bistrots tout neufs qui cultivent une patine rétro ?
On fait « à l’ancienne » pour jouer au vieux Paris et monter les prix. Le vieux Paris, on sait bien qu’il n’existe plus. Ce sont des faux bars d’ouvriers, de faux bars Montmartrois en toc, bien trop chers pour les gens que vous ne croiserez d’ailleurs pas à l’intérieur. Le « populo », on le chasse des grandes villes. Il est obligé d’aller habiter en banlieue. Alors il risque pas d’aller boire un coup en ville. Mais on garde cet aspect-là pour la bourgeoisie qui aime bien se retrouver dans un endroit qui sent le peuple. Aux Abbesses, dans le 18e arrondissement de Paris, c’est que ça. A Montmartre, c’est que du bidon. Rue Oberkampf, le Café Charbon : c’est du bidon. Il y font une émission de télé, maintenant, le Café Picouly, sur France 5. Dès qu’on a pris les bistrots pour en faire des cafés philo ou littéraires, on a viré les habitués pour les remplacer par des bobos.
Rassure-moi, il y a encore des zincs à ton goût, à Paris ?
Bien sûr. A Pigalle, il y a encore quelques bars. A Paris, les rues des marchés sont intéressantes.
Celles d’Aligre, près de Bastille, comme quelques-unes autour de la rue Mouffetard, derrière la place de Clichy ou dans le XXe arrondissement. Le bistrot a changé de fonction, c’est devenu un local un peu branché, mais plus un bar où tu descends avec tes potes de boulot.
Lesquels sont les mieux pour les brèves ?
Je vais dans ce qu’on appelait à une époque le « bistrot du coin ». Et c’est marrant parce que cette formule elle raconte tout un monde, même si le bar en question n’est pas forcément à l’angle. Dans ces bistrots, il y a le petit vieux qui boit son coup, les artisans et les commerçants du quartier. A Annecy, où je vis, il reste encore la Buvette du marché et le Café de la Poste.
Les noms des bistrots reflètent souvent une histoire…
Ce qui est rigolo c’est que s’il y a eu un pont éboulé, ça va s’appeler le Café du pont éboulé. Au Chien
qui fume, le clébard avec une pipe dans la bouche, d’où ça vient ? Le Chat noir, pareil… On sait pas… Le nom, c’est toute une aventure. Après, les clopes sont arrivées. Cela a donné la Gauloise, le Disque bleu, le Balto… Je vais souvent au Disque Bleu, à Marseille. Pendant un moment, ça venait que de situations cocasses : A l’arbre tombé… C’est joli. On imagine qu’un arbre s’est couché, on voit le gamin qui monte à l’échelle pour peindre le nom du bistrot… C’est un petit bout du passé des gens. Tu rebois un coup ?
(A suivre…)
Très bon…Je l’avais interviewé il y a quelques années pour France Soir, un reportage ou je m’étais glissé dans la peau d’un barman…En tous cas, bravo pour l’intro, très bien écrite.
En le lisant, j’ai presque l’impression d’entendre sa voix que je ne connais pourtant pas… entre Arletty et Jean Yann..