Pourquoi continuer à entrer dans les bars, bientôt 30 ans après les premières brèves ?
Parce qu’il y a de la tendresse derrière les mots, des fêlures dans la déconnade, une vibration. Ce sont des mots avec de la vie à l’intérieur. Quand la tristesse s’immisce dans la blague, mais inconsciemment, il y a comme un chaud-froid qui est très émouvant dans ces mots de comptoir. Cela me fascine autant qu’en 1985, quand j’ai noté ma première brève. C’était : « Une plante carnivore peut pas être végétarienne, enfin, je crois ! ».
Y a-t-il un avenir pour la brève de comptoir ?
Tant que les gens pourront discuter et déconner dans un esprit buissonnier et de liberté, il y aura des brèves. Le danger, c’est de se retrouver chez soi tout seul. Autre chose : n’oublions pas que la brève s’appuie sur une émulation générée par le monde du travail. Ce monde là, au café, il fait de la brève. Les peintres et les maçons, et les éboueurs au bistrot, c’est formidable. Les éboueurs à six heures du matin tu les vois, ils sont fini le boulot, ils s’accoudent au bar pour boire des p’tits coups de blanc. Ils rigolent ils déconnent, hop, c’est des brèves. Une fois, j’avais entendu une dame assez âgée qui disait que son mari allait au bistrot tant qu’il allait bosser. Retraité, c’était fini, il n’y allait plus. S’il n’y a plus de boulot, il n’y aura plus de bistrots, plus de parole. On rentrera dans une ère de solitude terrifiante. Il faut s’attendre à une vague de suicides…
Pourtant, j’ai longtemps cru que les brèves étaient dues essentiellement à des chômeurs, des inactifs…
Le chômeur au café, il se réintègre très vite au monde du travail. Le facteur rentre, ça discute un peu, puis deux maçons rappliquent et la conversation s’anime. Le gars n’est plus seul, il ne se dessèche plus. Du coup, il fait des brèves. T’as remarqué ? Quand un chômeur discute avec un maçon, il est capable de le faire chier pour lui expliquer comment on fait un mur ! (rires) Le bar, c’est l’endroit où le chômedu parle le plus du boulot, finalement. Il peut dire du mal de la Poste, le facteur se met dans la foulée à vanner les chômeurs et ainsi de suite. Le lien social, il se niche là. C’est pareil avec les retraités. Tu te demandes toujours pourquoi ils prennent le bus à la même heure que toi, pourquoi ils vont au Franprix pile au moment de la sortie des bureaux ? C’est pour être dans la foule, pour être avec les autres. Le bistrot, c’est idem : c’est un transport en commun.
Toute cette poésie nourrit aussi tes romans. Sur quoi travailles-tu en ce moment ?
Je tourne, je vire… Je suis surtout sur une recherche de forme. J’essaie de trouver un système où je puisse utiliser la forme des
brèves. Un truc romanesque qui raconte une histoire commune de manière éclatée, tisser des phrases apparemment sans lien les unes avec les autres. J’ai déjà écrit plusieurs romans. Mais là, j’en ai marre de « ce jour-là, virgule, le soleil se leva sur Paris, point ». Cela me gonfle. J’aimerais trouver une structure bordélique cohérente. Voilà. Dans Apnée, déjà, j’avais réussi à faire un texte d’une seule phrase, sans mettre de points, on était dans la tête d’une femme qui passait du coq à l’âne : son genou la grattait, puis elle repensait à un souvenir, etc… Mon truc, ce serait la même chose que la boule à facettes en discothèque : des milliers d’éclats de vie partout, qui tournent et racontent une histoire.
Finalement, des brèves à tes romans, c’est la même musique…
Je suis un peu poursuivi par mon truc. C’est la persistance de la vie, sans déconner. Tu vois, de ma fenêtre en face, j’ai dans mon champ de vision un bistrot allumé. La lumière de la porte vitrée est orange, un peu comme du Van Gogh. Cette persistance de vie dans la nuit – je sais pas ce qu’ils foutent, ça bouge un peu au comptoir – c’est comme les étoiles dans le ciel, quand tu les regarde et que tu te dis « Tiens, c’est encore allumé ? » (rires). C’est un petit miracle. Une force douce qui ne veut pas mourir. Pendant que je te parle, il y a une petite grand-mère au comptoir devant son verre. Elle préfère être dans une lumière commune que seule chez elle. C’est le mot « commun » qui compte vachement. Quand t’as toujours envie d’être accoudé à côté d’une grand-mère, d’un maçon, d’un boucher ou d’un chômedu, c’est le départ d’une petite révolution. Tant qu’on sera accoudés les uns à côté des autres dans tous les bistrots de France et du monde… Ben… On aura gagné, quoi !
J’aime bien ce manifeste… Je me dis que c’est un peu l’esprit de ce blog : palace ou bistrot, clope ou cigare, à partir du moment où on échange en respectant l’autre… Gourio en parrain du Chesterfield Project, c’est jouable ?
Super, ça me va, ça marche !
donc tu peux mettre après « Le fumoir online de Guillaume Tesson » un label « testé et approuvé par JM Gourio »
Il ne te reste plus qu’à interviewer Churchill…Heu, ah bon, il est un peu mort ? Pffff encore raté.
Fidel Castro est encore vivant et fume toujours des Montecristo de temps en temps