Certains soirs, j’ai envie de rendre ma bague. De déchirer ma cape et les attestations de pedigrees, de prendre les éditions limitées au pied de la lettre. Je vous rassure, cela se produit rarement (seulement quand le jus de crâne tire la couverture trop longtemps à lui et que le plaisir, oublié, grelotte). Le tout ne dure jamais. Une nuit passe et le matin, je m’assure dès le réveil, prostré devant l’armoire vitrée, que mes cigares vont bien. Tous, sans distinction. Les « bien-nés » et les autres. J’ai alors une pensée toute particulière vers une botte de cigares lovée au fond de mon humidor, sur le plateau du bas. Au ras du sol. Je les ai achetés à Cuba à un vendeur de rue. Un euro les vingt-cinq. Non, ce ne sont pas des contrefaçons. Ce sont des petits modules de consumo nacional. Ceux auxquels les cubains ont accès. Car Partagas, Montecristo et Cohiba, réservés à l’export, ne font pas partie de leur univers. Le prix auquel nous les achetons ici correspond souvent à un mois de salaire là-bas. Les petits puros dont je parle ne sont même pas fabriqués à La Havane. On les drape sans trop de façon d’une cape rêche dans la région d’Holguin, loin des podiums de la capitale. Ce sont les Selectos. Oubliés par le mythe mais fumés en grande quantité, à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, par le peuple cubain. Quand il m’arrive de penser qu’on en fait parfois trop, ici, autour de nos rouleaux de tabac, je me baisse vers la poignée de Selectos qu’il me reste et je vérifie que mes petits bâtons d’authenticité gardent bien leur carapace rugueuse. Imperméable aux honneurs et aux dégustations scolaires. Leur fumée, grossièrement boisée, pique et râpe comme un vin de pays. Et alors ? Ce sont mes incorruptibles. Ces va-nus pieds hébergés dans ma cave, désignés mauvais élèves avant leur naissance, sont sans doute ceux pour qui j’ai le plus d’affection.
(Photo : G. Tesson)
L’authenticité, voilà un bien joli mot. Aurait-ils droit à la même affection si ils avaient été acheté en France ? Même a prix égal.
J’ai commencé a fumer avec une pipe acheté rien du tout en chine « profonde », une pipe lourde comme du granit, rustique comme un bâton de bois et au foyer petit comme pas permis. En fait, ils s’en servaient pour fumer la cigarette planté dedans. Je n’avais pas pu acheter du tabac à pipe, introuvable.
J’ai fumé plusieurs années avec, et plus que fumé, c’était tout mon voyage de là-bas que je tenais entre mes mains.
Qui n’ a pas au fond de sa cave ou ailleurs des cigares de fripouille qu’ on fume comme on décapsule une bouteille de Cellier des Dauphin à 10 heures le matin avec le saucisson pendant une partie de pêche entre copains…
Cape rugueuse, fumée râpeuse, j’ ai trouvé ça en provenance d’ Italie, les fameux Toscani, qui se cassent en deux, idéal pour partager…
Les Selectos, je note sur ma shopping list quand j’ irai un de ces 4 au pays du Lider Maximo.
Hello Air-One,
J’aime bien l’analogie avec le Cellier des Dauphins, c’est tout à fait ça !
Je ne sais pas si tu as lu cette chronique de Desproges (grand amateur de vins), où il raconte qu’un soir, tard, il rentre de vacances, seul, sans femme ni enfants – il les a laissés derrière lui au bord de la mer ou à la montagne, je ne sais plus. Mais chez lui, le frigo est vide et il ne trouve qu’une boîte de pâté industriel dans le placard. Il sonne chez le voisin pour récupérer une demi-baguette mollassonne et une bouteille entamée d’une piquette rouge… S’installe à table… Tartine… Et contre toute attente, c’est L’EXTASE ! Un super petit billet, mignon comme tout.
@ Datavinn : « c’était tout mon voyage de là-bas que je tenais entre mes mains. » …. C’est beau ! Je comprends tout à fait qu’un objet intime comme celui-là puisse se charger d’autant de souvenirs.
Non je ne connaissais pas cette savoureuse anecdote mais je le rejoins sans l’ avoir su puisque j’ ai toujours planquée dans un placard une boite de Paté Hénaff réservée aux expeditions tardives et solitaires… :p
J’ai appris quelques chose !
En effet, je pensais que toutes ces marques que l’on voit ici : Partagas, Montecristo, etc.
Je pensais, que le peuple cubain pouvez en profiter pour pas trop chère, contenu qu’ils l’aient fabrique ces cigares, c’était le minimum syndical.
J’espère au moins qu’ils peuvent profiter de l’argent de ces sociétés indirectement ?
S’ils y gagnent rien dans l’histoire, ça me donne vraiment envie de boycotter les cigares de la société Habanos S.A !